dimanche 25 février 2024 -

Fraternité-2019/2020-fiche n°XXX

Caïn et Abel Gn13,31-35

2. POUR SE PRÉPARER AVEC LE PÈRE LUC

Une fois n’est pas coutume, pour introduire le passage proposé dans cette fiche, essayons de creuser le sens de quelques mots emblématiques en allant voir du côté de la langue d’origine, pour mieux apprécier les nuances de ce texte.
Le premier verset évoque l’union de Adam et Eve et la naissance de leur aîné, Caïn. Bizarrement, beaucoup de versions françaises traduisent par le seul mot « homme » des termes différents dans le texte hébreu et grec adam et ish en hébreu, et adam et anthropos en Grec. La traduction d’Elie Chouraqui est de ce point vue plus fidèle au texte original « Adâm pénètre Hava, sa femme. Enceinte, elle enfante Caîn. Elle dit : J’ai [acquis] un homme avec IhvH-adonaï ».
Le prénom donné au premier né n’est pas anodin. Une allitération dans le texte hébreu rapproche ce nom du verbe acquérir (Caïn, en hébreu qaïne et acquérir, en hébreu qaïnine), et suggère que Caïn porte sur lui d’être l’objet de possession de sa mère. En effet les autres emplois de ce terme acquérir dans l’Ancien Testament con­firment cette connotation marchande. Un exemple : « Puis il acheta (qaïnine) le mont de Samarie à Sémer, au prix de deux lingots d’argent » 1 R 16, 24 (Référez-vous au « pour aller plus loin » pour creuser cette question).
Abel au contraire porte un nom signifiant la buée, la vapeur. Ce qui est vain. Ce nom évoque donc une forme de fragilité, d’évanescence, comme s’il comptait pour peu de chose. A titre de comparaison, c’est le même terme qui est utilisé dans ce passage célèbre du livre de Qohélet : « Vanité (Abel) des vanités disait Qohèleth. Va­nité des vanités, tout est vanité ! » Qo 1, 2.
Enfin ces deux hommes semblent porter sur eux le poids du passé de leurs pa­rents. En effet Caïn cultive le sol. Il s’agit précisément de l’activité faisant l’objet d’une malédiction à la suite du péché originel : « Parce que tu as écouté la voix de ta femme, et que tu as mangé le fruit de l’arbre que je t’avais interdit de manger : maudit soit le sol à cause de toi ! C’est dans la peine que tu en tireras ta nourri­ture, tous les jours de ta vie » Gn 3, 23. Ce sol qui porte un nom en hébreu si proche de celui de son père « adama ». Caïn qui creuse le sol (le adama) comme en quête de son origine masculine, qu’il ne trouve pas chez son père, trop absent ?
Abel au contraire, en sa qualité de berger, exerce une fonction conforme au comman­dement de Dieu : « Faisons l’homme à notre image, selon notre ressemblance. Qu’il soit le maître des poissons de la mer, des oiseaux du ciel, des bestiaux, de toutes les bêtes sauvages, et de toutes les bestioles qui vont et viennent sur la terre » Gn 2, 26.
Nous vous souhaitons une bonne lecture et un partage enrichissant !

1. LE TEXTE DE L’ÉCRITURE Gn 13, 31-35

01 L’homme s’unit à Ève, sa femme : elle devint enceinte, et elle mit au monde Caïn. Elle dit alors : « J’ai acquis un homme avec l’aide du Seigneur ! »
02 Dans la suite, elle mit au monde Abel, frère de Caïn.

Abel devint berger, et Caïn cultivait la terre. 03 Au temps fixé, Caïn présenta des produits de la terre en offrande au Seigneur.
04 De son côté, Abel présenta les premiers-nés de son troupeau, en offrant les morceaux les meilleurs.

Le Seigneur tourna son regard vers Abel et son offrande,
05 mais vers Caïn et son offrande, il ne le tourna pas. Caïn en fut très irrité et montra un visage abattu.

06 Le Seigneur dit à Caïn : « Pourquoi es-tu irrité, pourquoi ce visage abattu ?
07 Si tu agis bien, ne relèveras-tu pas ton visage ? Mais si tu n’agis pas bien…, le péché est accroupi à ta porte. Il est à l’affût, mais tu dois le dominer. »

08 Caïn dit à son frère Abel : « Sortons dans les champs. » Et, quand ils furent dans la campagne, Caïn se jeta sur son frère Abel et le tua.
09 Le Seigneur dit à Caïn : « Où est ton frère Abel ? » Caïn répondit : « Je ne sais pas. Est-ce que je suis, moi, le gardien de mon frère ? »

Caïn et Abel – Ivoire de Salerne – Musée du Louvre
Crédit photo : Wikipedia

5. LECTURE ET PARTAGE

Nous vous proposons de lire ce texte par étapes et, à chaque étape, de réagir sur ce que l’on vient de lire sans commentaire des autres :
Versets 1 et 2a.
Versets 2b, 3 et 4a.
Versets 4b et 5.
Versets 6 et 7.
Versets 8 et 9
Nous vous proposons enfin une seconde lecture globale.

Ensuite vous pourrez aborder les questions suivantes:
Question 1: Comment réagissez-vous face à l’attitude de Dieu envers Caïn et Abel ?
Question 2: Qu’aurait-il fallu pour que Caïn ne tue pas Abel ?
Question 3: Qu’est-ce que Dieu a suggéré à Caïn pour que cela n’arrive pas ?
Question 4:Où est votre frère ?
Question 5: Sommes-nous le gardien de notre frère ?
Question 6: Quelles réponses Jésus donne-t-il à ces deux dernières questions ?

6. PRIÈRE – PSAUME 66

Que Dieu nous prenne en grâce et nous bénisse,
que son visage s’illumine pour nous  ;et ton chemin sera connu sur la terre,
ton salut, parmi toutes les nations.

R / Que les peuples, Dieu, te rendent grâce ;
qu’ils te rendent grâce tous ensemble !

Que les nations chantent leur joie, car tu gouvernes le monde avec justice ;
tu gouvernes les peuples avec droiture, sur la terre, tu conduis les nations.

R / Que les peuples, Dieu, te rendent grâce ;
qu’ils te rendent grâce tous ensemble !La terre a donné son fruit ; Dieu, notre Dieu, nous bénit.Que Dieu nous bénisse, et que la terre tout entière l’adore !

7. POUR ALLER PLUS LOIN AVEC SYLVIE

« J’ai acquis un homme avec l’aide du Seigneur ! » dit Eve. Et voici Caïn !
Il semble que la voix du serpent qui susurre « vous serez comme des dieux » soit encore celle qui meut les désirs d’Eve. Acquérir, avoir un fils d’ « avec dieu », c’est encore se faire déesse par procuration. Caïn est alors un objet, une « acqui­sition », sujet réifié, pour réaliser le projet mater­nel. Tu « seras un Dieu » mon fils et, par consé­quent, mon « faire-valoir », le miroir de ma propre puissance.
Caïn, l’ainé, est bien le Fils de sa mère dans le re­gard de laquelle, en quête narcissique sans fin, ils ne cessent de se mirer l’un l’autre. Dans cette fu­sion quasi incestuel de l’Aîné avec sa mère, Abel, le cadet est une buée : il compte pour de « rien » ! Pourtant Dieu, en portant ses yeux sur son offrande, vient lui donner son poids de Gloire (Au demeurant on se demande encore où est Adam dans cette histoire).
Caïn est ainsi programmé pour être une personnalité de type « narcissique ». Dans la bible le terme employé est celui d’ « impie » (voir Sagesse 1 et 2) : La figure de l’impie et du juste traversent toutes les Ecritures. La parabole du pharisien et du pu­blicain (Luc 18 vert 9 à 14) en donne une image explicite.
L’impie est celui qui croit « se faire » lui-même, souvent idole parce qu’idolâtré, il attend d’autrui d’être considéré et d’avoir les privilèges à la hauteur de l’image gran­diose et tyrannique qu’il a de lui-même. Puisque, d’une certaine manière, il n’a pas de « père », il n’a pas de frère, dont il serait le gardien, mais des rivaux. Il ne sau­rait se réjouir des grâces, privilèges ou talents d’un autre. Pour l’impie, ce qui est donné à l’autre lui est enlevé et l’envie, ce péché originel qui nous fait meurtrier de nos frères, « est accroupie à sa porte », prête à fondre en médisances, menaces, hypocrisies, chantages, coercitions ou flatteuses manipulations. L’impie veut croire qu’il fait « justice à ses mérites» en devenant meurtrier de son frère!
Le bon grain et l’ivraie grandissent parfois côte à côte dans les familles et dans les sociétés mais le lieu du combat spirituel, entre l’impie et le juste, s’opère, le plus souvent, dans la demeure intime de nos pensées et de nos âmes et l’Esprit Saint vient combattre, jalousement, pour résider dans cette demeure de l’âme.
Marie, la nouvelle Eve, elle aussi, met au monde un Fils de Dieu mais, à la diffé­rence d’Eve, elle ne l’acquiert pas, il n’est pas cet « objet » dont elle se saisit pour se faire déesse : Marie est justifiée, Tabernacle Saint de l’alliance nouvelle, de ce qu’elle reçoit le Fils comme « la servante du Seigneur » pour le donner au monde. Et Jésus vient au monde pour la multitude, pour tous : le publicain et le pharisien, Moïse et Pharaon, l’impie et le juste, Abel et Caïn. Et si Dieu empêche que soit portée la main sur Caïn et le marque d’un signe pour le préserver, n’est-ce pas pour que son Fils accomplisse en lui comme en nous et dans le monde son œuvre de Salut ? Jusque dans les ténèbres, apporter la Lumière, relever Abel l’hu-milié et sauver en Caïn ce qui était perdu…